Comptes rendus d'ouvrages

Romulus : Jumeau et Roi, Dominique Briquel (Les Belles Lettres, 2018)

Dominique Hollard

21/06/2019

Romulus : Jumeau et Roi, Dominique Briquel


Spécialiste incontesté des traditions sur la fondation et les premiers temps de Rome, autant que connaisseur érudit du domaine étrusque, Dominique Briquel livre dans cette synthèse le résultat de plus de trente années d’enquête, ponctuées par de nombreuses publications éclairant tel ou tel point des origines de l’Urbs. Le titre indique clairement la dualité d’approche du personnage du fondateur, mais il convient avan tout de souligner que cette recherche fait largement appel à des données comparatistes restées souvent inaperçues jusque alors.

Romulus est ainsi d'abord un jumeau, c’est même sur ce point qu'est bâtie l’identité iconique de la Cité qu'il fonde : la Louve allaitant les nourrissons géminés, miraculeusement réchappés d'une mort certaine. Mais si gémellité il y a, elle est particulière puisque Romulus trucide sans état d’âme son frère – un meurtre qui dérangea dès l’Antiquité –  avant d'inaugurer une royauté toujours plus absolutiste au fil des années, aboutissant à sa divinisation après une mort brutale et mystérieuse.

L’Auteur privilégie une variante de la légende romaine – le récit de Promathion – qui fait des jumeaux les fils d’un dieu du feu, matérialisé par un phallus surgissant d’un foyer, et non les rejetons de Mars dont la paternité traditionnelle a apparemment été introduite ultérieurement. Ce choix n'est pas arbitraire. Il trouve un appui significatif dans le fait que l'ascendance ignée du fondateur de la Ville n'est pas une donnée isolée. Ainsi, le gonflement du Tibre portant la nacelle des jumeaux, le jaillissement d'eaux bouillantes contre l’ennemi sabin et enfin le rôle essentiel du Volcanal, premier lieu de culte de Rome associé à l’institution royale, restent incompréhensibles si le concept indo-européen du « feu dans l’eau » et l’action d’une entité incandescente n’agissait pas à l’arrière-plan de la naissance et de la carrière des deux frères. De même, on relève que Servius Tullius, sixième roi de la Ville et son « refondateur », connaît un engendrement similaire avec l’apparition d’un phallus, assimilé à Vulcain, dans le feu du palais royal ; une origine qui vaut également pour Caeculus, fils de Vulcain, qui fonde Préneste dans le Latium. 

Mais cette naissance brûlante du premier roi de Rome connaît surtout un parallèle indo-iranien notable avec Yima-Yama, premier roi, premier mort et maître des Enfers, dont le nom même signifie « Jumeau » et qui est également le fils d’un dieu masculin du feu, Vivasvat-Vivanhant. Ce rapprochement avec l'Iran est par ailleurs corroboré par le mode de peuplement de Rome, enceinte encore vide après sa fondation, que Romulus remplit en créant l'Asylum selon une logique tout à fait similaire à celle du vara, refuge souterrain créé par Yima pour sauver l'humanité d'une catastrophe climatique.

Mais si la naissance romuléenne et le peuplement de la Cité peuvent s'éclairer par un schème indo-européen hérité, l'étrangeté du fratricide demeure et, pour y répondre, l’Auteur élargit l'enquête au monde sémitique ancien, trouvant un parallèle – inattendu mais efficient – dans le conflit biblique de Jacob et Ésaü qui suit la même progression dans la différentiation entre les jumeaux, puis la disqualification de l'aîné, le choix du cadet par l'instance légitimatrice et enfin, l'élimination du premier par le second. Transparaît ici un mode d’utilisation du thème de la gémellité plus large que le cadre indo-européen et probablement archaïque (héritage de la révolution néolithique ?). Cette élaboration mythique répartit entre les frères le patronage de deux stades successifs de la civilisation : l’un « primitif » et dépassé est rejeté sur l’aîné condamné à disparaître, tandis que le second, nouveau et prometteur, est dévolu au cadet. 

D'autres éléments relevant du passé indo-européen commun convergent autour de la figure du « premier roi », comme la présence de trois essences d'arbres qui scandent son ascension vers le pouvoir absolu, ou celle d'un groupe triple d'animaux protecteurs qui valident son destin, les unes comme les autres s'inscrivant dans le cadre des trois fonctions communes aux Indo-Européens. C'est également le cas des trois triomphes de Romulus, dont chacun offre une connotation fonctionnelle différenciée et, en dernier lieu, de la succession des trois fautes du souverain – également colorées fonctionnellement – dont la dernière lui sera fatale, un élément également présent chez son « homologue » indo-iranien Yima. 

La mort de Romulus connaît, comme sa naissance, plusieurs versions (une disparition soudaine, l'assassinat par les sénateurs lassés par sa tyrannie, l'apothéose...), qui permettent à D. Briquel de s'appuyer, là encore, sur des comparaisons indo-européennes : avec la Scandinavie (Freyr/Frotho) et l'Arménie (Ara le Beau), dans les trois cas le trépas du souverain ouvre une période de crise, dont les modalités et la résolution présentent de nettes parallèles entre les diverses traditions. Après ces péripéties, Romulus va accéder au rang de divinité de 3e fonction (Quirinus) et faire bénéficier le peuple romain de sa protection depuis l’Au-Delà, de même que Yima préside aux destinées du peuple des Enfers après avoir été le premier roi terrestre.

Bien d’autres enrichissements des données comparatistes sont mis en évidence au fil de l’ouvrage, nous n’en citerons que deux. En premier lieu, l’existence de signes ignés qui manifestent la capacité à régner des souverains latins (Romulus, Servius Tullius, Caeculus) et  constituent un équivalent italique du nimbe lumineux (xvarənah) qui, en Iran, légitime le Grand Roi. En second lieu, la présence dans l’entourage des héros destinés à la royauté (Romulus et Rémus, Caeculus, Servius Tullius), de duos de bergers ou de personnages champêtres, traduction spécifique des Jumeaux protecteurs divins du monde hellénique (Dioscures) et indo-iranien (Aśvin). Cet aspect gémellaire ou para-gémellaire se retrouve également dans les figures des Lares et des Pénates, gardiens de Rome ou du foyer, qui apparaissent comme le reflet des grandes divinités jumelles rencontrées ailleurs.

En fin de compte, cette synthèse romuléenne constitue autant une introduction à l’étude de l’héritage indo-européen autour des premiers temps de Rome, qu’une variation riche et originale autour du thème de la gémellité, appliquée à un cas singulier qui a marqué profondément l’imaginaire occidental.


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