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« Les Mythes, sagesses éternelles », Le Monde des Religions (Hors-série juin 2019)

JDM

28/07/2019

Ce numéro hors-série du Monde des Religions titré « Les Mythes, sagesses éternelles » est une sorte de wunderkammer, assemblant un mélange hétéroclite, mais soigné, de naturalia, d’artificiala et de scientifica, sans oublier les exotica. On y trouve ainsi pêle-mêle des mythes (Œdipe, la Guerre de Troie, le Kali Yuga, le Déluge, l’Atlantide) des divinités (Krishna, Viracocha, Osiris, Adonis, Odin, Shiva, Dionysos), des héros (Héraclès, Achille, les Amazones, Romulus, Gilgamesh), des créatures animales et végétales (l’arbre, l’ours, le dragon, le poisson) et même des personnages de fiction (Gargantua, Darth Vader, le monstre de Frankenstein). La trame de la revue suit néanmoins un ordre assez logique, commençant par se pencher sur les clés de la mythologie, pour ensuite explorer les mystères de l’univers et enfin s’interroger sur le destin tumultueux de notre humanité.


Sur le plan de la méthode scientifique, on notera un très intéressant entretien avec Michael Witzel, professeur de sanscrit à Harvard, qui développe ici sa théorie sur l’opposition entre les « mythologies laurasiennes » venues du nord et les « mythologies gondwaniennes » venues du sud. Dans les premières, par exemple, la terre existe d’emblée tandis que dans les secondes les hommes descendent souvent d’un dieu soleil. Un dialogue animé entre Jean-Loïc Le Quellec (CNRS) et Yuri Berezkin (Université de Saint-Pétersbourg) permet de bien comprendre par ailleurs les différents outils et méthodes permettant aux chercheurs de faire la collection, puis la recomposition et la comparaison des mythes, en s’appuyant notamment sur de nouvelles techniques telles que la cartographie, la statistique ou les arbres « phylogénétiques ».

Et les Indo-Européens dans tout cela ? Optant d’emblée pour une lecture universaliste des mythes, et évitant de mettre en avant les origines européennes ou même occidentales de tel ou tel mythème, aucun article ne traite le « problème indo-européen » dans son ensemble. Néanmoins les preuves sont là, et l’on ne peut ignorer le lourd tribut que doivent payer de nombreux mythes occidentaux (voire orientaux, comme en Inde) à l’idéologie indo-européenne. Nous sommes donc gré à nos amis Bernard Sergent, Guillaume Oudaer, et quelques autres, d’avoir clairement abordé le sujet sous un angle comparatiste, fidèles en cela à l’immense œuvre de Georges Dumézil, à qui il est d’ailleurs rendu maintes fois hommage au gré des pages.


On trouvera ci-dessous un petit florilège de citations relevées dans le numéro, démontrant à quel point le fait indo-européen reste une clé d’interprétation essentielle pour expliquer de nombreux mythes, légendes et traditions, ici ou ailleurs. A l’origine de ces mythes, il y eut bien un peuple de locuteurs pour les forger, les décrire et les transmettre ; ce n’est plus contestable aujourd’hui.

« Aucun peuple indo-européen n’est arrivé dans un désert lors de sa migration : il y avait forcément déjà des habitants, et les cultures se sont plus ou moins mélangées selon les cas. A Rome, par exemple, l’apport non indo-européen des Etrusques est très important ; en Inde, à l’inverse, il a été beaucoup plus faible puisque la société indo-européenne y était très dominante. En Grèce le métissage a été fort puisque les Indo-Européens découvrent à leur arrivée une civilisation plus développée que la leur ». Bernard Sergent (CNRS)

« On comprend mieux pour quelle raisons les mythes sociogoniques sont importants dans les cultures indo-européennes, car ils permettent d’expliquer la création de la société selon la grille explicative des trois fonctions. Ces mythes sont de deux types. Le premier présente une apparition successive ou simultanée des fonctions. Le second raconte une « guerre des fonctions » : les représentants des deux premières affrontent ceux de la troisième ; la paix concluant ce conflit aboutit à l’intégration de cette dernière dans les deux autres et à l’établissement d’une société complète ». Guillaume Oudaer (EPHE)

« [Les similitudes entre mythes d’un bout à l’autre du monde] s’expliquent par un héritage commun et/ou par une diffusion-comme c’est le cas pour la mythologie indo-européenne. Les données actuelles vont dans ce sens. Beaucoup refusent pourtant de l’admettre ! ». Jean-Loïc Le Quellec (CNRS)

« Il est indéniable que Zeus a un nom indo-européen et qu’il s’est implanté en Grèce avec des groupes qui ont migré depuis le sud de l’actuelle Russie, vers la fin du IIIe millénaire avant notre ère. Mais Dumézil le reconnaissait lui-même : quand on leur applique une grille de lecture trifonctionnelle, les Grecs sont les mauvais élèves de la « classe indo-européenne ». Dès la période mycénienne au milieu du IIe millénaire avant notre ère, ils ont été en contact avec de nombreuses communautés autour de la Méditerranée ». Vinciane Pirenne-Delforge (Collège de France)

« Mon résultat préféré reste la reconstruction du mythe indo-européen : dans les cultures de l’Age du Bronze précoce dans la steppe, un mythe décrivait déjà la création de figures humaines par Dieu, et les tentatives d’un antagoniste de les détruire ». Yuri Berezkin (Université européenne de Saint-Pétersbourg)

« Ma méthode est inspirée de la linguistique, qui parvient à reconstruire des langues disparues en comparant les langues modernes qui en sont issues. La plupart des langues d’Europe partagent de très nombreuses similarités, parce qu’elles proviennent d’une même famille, les langues indo-européennes, que parlaient certains ancêtres des populations européennes ». Michael Witzel (Université de Harvard)

« Ainsi, chez les Scandinaves, si Yggdrasil tremble lorsque le monde est incendié puis noyé, il ne meurt pas et permet la mise en place d’un nouveau monde. Chez les Indo-Européens, cet arbre est intimement lié au dieu de l’orage, car il est l’enjeu de la bataille que se livrent la divinité et le serpent, caché sous ses racines ». Patrice Lajoye (CNRS)


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