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Point de vue - l'exposition "Royaumes oubliés : de l'empire hittite aux Araméens" (août 2019)

Raphaël Nicolle

30/08/2019

Enfin des Hittites en France ! Cette exclamation nous avons pu l'entendre un certain nombre de fois dans les cénacles savants français. Il est donc naturel que la Société Française d'Etudes indo-européennes se penche sur la dernière exposition du Louvre, Royaumes oubliés : de l'empire hittite aux Araméens, ouverte du 2 mai 2019 au 12 août 2019.


L'exercice de juger de la qualité d'une exposition organisée pour le grand public n'est pas chose aisée. En effet il faut savoir habilement mélanger la pédagogie avec les exigences scientifiques ainsi que la nouveauté aux reliques du passé. Dans cet exercice nous pouvons reconnaître la patte spécifique du savoir-faire des conservateurs français. La muséographie respire, se trouve organisée thématiquement de l'empire hittite jusqu'à la conquête des territoires syriens néo-hittites par les Araméens puis les Néo-assyriens. Le Louvre s'offre aussi le luxe de présenter succinctement l'Urartu et la place des Hittites dans le monde biblique. En somme mille ans sont présentés au public du musée. L'exposition s'organise essentiellement autour des reliefs. On commence par ceux d'Alaca Höyük pour l'époque impériale. Puis chaque cité-Etat néo-hittite est présentée par un ensemble de pièce de fouilles ou leurs copies. Les collections du Louvre forment ici la colonne vertébrale de l'exposition. Divers objets venant de musées étrangers, comme le British Museum de Londres, le Metropolitan Museum of Art de New York, l'Oriental Institute de Chicago, le Pergamonmuseum de Berlin ou le Musée des Pays de la Bible de Jérusalem soutiennent l'ensemble. On ne peut qu'être sensible à cette large mobilisation des sources archéologiques hittites durant cet événement. Les textes d'accompagnement, tels des articles d'encyclopédie, sont ramassés, directs et exposent rapidement au public ce qu'il y a à savoir sans rentrer dans les débats. L'objectif est donc rempli s'il s'agit de présenter au public les orthostates hittites, néo-hittites, araméens et néo-assyriens selon les périodes et les lieux. Un effort est d'ailleurs fait dans les choix des figurations pour distinguer des éléments politiques, religieux et sociaux afin de dégager un discours historique par l'image. Il est donc évident que cette exposition va ravir le grand public. Par ailleurs, l'exposition accompagne le visiteur dans l'intimité de la recherche et des grands découvreurs. La mise en avant de Max von Oppenheim et ses fouilles de Tell Halaf est ici menée de main de maître. Cependant on regrettera que beaucoup de reliefs ne soient en réalité que des copies, de plus ou moins bonne qualité. Les textes ne sont pas traduits, ce qui est dommageable pour les non-spécialistes, alors que les traductions se trouvent directement dans les fonds de plusieurs bibliothèques parisiennes. Par ailleurs, nous sentons quelques difficultés à gérer la complexité culturelle de la région, en particulier lorsqu'il s'agit d'évoquer les dieux de l'Orage, leurs noms, leurs identités, leurs mythes, ou la façon de présenter le passage des Hittites aux Araméens. En effet, ces derniers se sont coulés dans le moule civilisationnel hittite de la même manière - si l'on peut faire cette comparaison - que les Germains le firent dans les restes de l'empire romain. Mais il est évident qu'ici la part belle est donnée à l'archéologie. On reconnaitra l'évocation de questions récurrentes universitaires, comme le bît hilani, le portail à colonnes hittite qui fut transmis par le truchement syrien au monde mésopotamien. Enfin, le Louvre s'inspire en partie par les fonds et par la forme de l'exposition du British Museum sur Aššurbanipal. Un détail retient l'œil : la projection lumineuse d'écritures sur les murs. Mais à la différence du Bristish Museum, là encore, aucune traduction n'est donnée. Nous restons que sur des considérations d'ambiance et d'esthétique. Esthétique justement cette exposition l'est. Divers objets magnifiques, comme le rhyton de Schimmel, émerveillent le visiteur. Les reliefs éveillent, touchent et font voyager. Les écritures ont un côté exotique pour l'amateur d'insolite. Il est donc clairement évident que le Louvre frappe ici un grand coup l'esprit de ses visiteurs. Pour ce qui est de l'indo-européaniste, celui-là restera sur sa faim.

Le début de l'exposition rappelle que les Hittites et les Louvites sont des peuples parlant des langues indo-européennes. Rien d'autre n'est dit à ce sujet. De façon générale le propos ne s'appesantie pas sur les questions des textes louvites, que ce soit dans la forme ou dans le fond. L'écriture hiéroglyphique louvite, à part erreur de notre part, est totalement ignorée alors qu'elle est figurée sur la majorité du corpus exposé. La culture hittite se voit donc présentée par le prisme de sa civilisation. Les Hittites sont alors renvoyés de facto à un caractère mésopotamien. Hélas, ceci n'explique pas toute la complexité de ce peuple à cheval sur les mondes indo-européens, sémitiques et caucasiens. Cependant, puisque le parti pris est archéologique et artistique, le spécialiste de l'iconographie indo-européenne se voit offrir ici à ses yeux tout un ensemble à décoder avec plaisir.

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