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Point de Vue - "Yamnayas : le peuple fantôme de l'Europe", Science & Vie (octobre 2019)

François Foucart

05/11/2019

Science et Vie, célèbre revue française de vulgarisation scientifique plus que centenaire, nous propose dans son numéro d’octobre 2019 un article de Thomas Cavaillé-Fol sur les Yamanayas, présentés comme un peuple oublié par les historiens, mais ayant fortement contribué aux génomes des Européens modernes par une conquête sanglante vieille de 5000 ans. Cet article nous présente les découvertes récentes réalisées grâce aux progrès en paléogénomique intervenus ces dernières années (essentiellement depuis l’annonce du décryptage du génome de Néandertal en 2010[1], et depuis une étude de référence, mentionnée largement dans l’article de Haak et al. en 2015[2]), qui permettent de mieux comprendre l’histoire du peuplement, notamment en Europe, et les liens qui ont pu exister entre différentes cultures préhistoriques.

L’auteur expose sur quatre pages la conquête de l’Europe par des guerriers venus des Steppes, ayant diffusé ainsi les langues indo-européennes, et souligne son propos par des citations de différents chercheurs, et notamment d’auteurs des principaux articles sur ce sujet, dont Wolfgang Haak, Iosif Lazaridis ou Kristian Kristiansen. Mais il faut noter la présence de Jean-Paul Demoule, par ailleurs connu pour son scepticisme sur l’existence même d’un peuple originel indo-européen, qui reconnaît que les données semblent valider « l’idée de Marija Gimbutas » sur la zone d’origine des indo-européens dans la Steppe Pontique et la diffusion des langues indo-européennes par migration de populations qui en seraient originaires.

Est notamment soulignée l’importance génétique que l’apport venu des Steppes représente encore aujourd’hui, et notamment l’incidence majeure sur les lignées patrilinéaires européennes, puisque les marqueurs du chromosome Y (transmis de père en fils, les femmes n’en possédant pas) montrent un remplacement quasi-total dans plusieurs régions européennes entre le Néolithique et l’Age du Bronze.

Cet article permet donc au grand public de se familiariser avec ces thèmes, et illustre un événement encore largement méconnu de la préhistoire européenne, d’autant que sans être le premier sur le sujet, il met son focus sur la génétique et donne la parole aux chercheurs. Toutefois, outre quelques regrets sur certains points, il souffre d’inexactitudes et d’erreurs qui doivent être notées.

 

En effet, on ne peut que regretter le propos inutilement martial. Certes, une des raisons majeures d’identifier les Yamnayas à des Indo-européens réside dans les liens que l’on peut faire entre leur culture matérielle et les principaux traits culturels que l’on peut déduire de l’analyse des langues indo-européenne, et notamment de la place du guerrier dans la société. Pour autant, et même si on peut trouver des massacres dans certains cas, on ne peut pas en déduire une invasion ou une conquête de l’Europe. D’abord car la « conquête » a pris du temps, l’auteur cite Wolfgang Haak qui donne une durée de 500 ans, et que d’autres facteurs ont eu leur importance telles que les maladies infectieuses, la peste étant d’ailleurs visée (son bacile semble faire son apparition en Europe à cette époque), et on pourrait ajouter des démographies différenciées, par exemple liées à l’alimentation (comme cela est évoqué dans l’article).

Ensuite, une précaution de langage prise par Haak et al. en 2015 a été omise : il était fait référence aux Yamnayas ou une population proche.  Cette précaution de langage est totalement omise dans l’article de Science et Vie, alors même qu’elle semble plus actuelle que jamais. En effet, on doit s’interroger sur le fait que les migrations aient été le fait des Yamnayas eux-mêmes. D’abord, car l’aire géographique des Yamnayas était limitée à la Steppe Pontique, à une partie des Balkans, et à l’Est de la Steppe Hongroise, alors que les populations que l’on retrouve en Europe du Nord, puis en Europe de l’Ouest, appartenaient aux Cultures de la Céramique Cordées et Campaniformes[3] (d’autant que les dernières études semblent aller vers une origine rhénane des Campaniformes, qui seraient donc issus de la culture Cordée, comme cela avait été postulé dans les années 1970 [4]). Et même si ces cultures semblent apparentées, elles présentent des caractéristiques différentes. Ensuite car les profils génétiques posent problème : certes au niveau autosomal, la proximité génétique des Yamnayas avec la population dont sont issus les autres populations qui ont contribué aux génomes des Européens et des Sud Asiatiques modernes est extrêmement grande, mais ce n’est pas le cas pour les marqueurs uniparentaux, spécifiquement pour les chromosomes Y transmis en ligne paternelle. En effet, et ce n’est pas précisé dans l’article, si l’haplogroupe R1b est bien commun aux Yamnayas et aux Campaniformes, il ne s’agit pas du même sous clade : les Yamnayas sont très majoritairement R1b-Z2103 tandis que les Campaniformes sont très majoritairement R1b-P312 (sachant que P312 est issu de L51, et que L51 et Z2013 sont « frères », comme issus du sous-clade M269). Les Cordés se trouvent eux très majoritairement R1a (donc distinct de R1b). On trouve bien des haplogroupes minoritaires chez les Yamnayas (comme une branche de I2a qui semble spécifique aux peuples des Steppes, puisque trouvée dans un individu Yamnaya d’Ukraine et un autre de Bulgarie), néanmoins, aucun individu Yamnaya porteur des marqueurs spécifiques aux Campaniformes et aux Cordés n’a encore été trouvé.

Par ailleurs, l’article fait peu de cas des zones extérieures à l’Europe de l’Ouest ou du Nord, où le mode de diffusion tant culturel que génétique, semble avoir été plus complexe, et en tout cas, difficilement conciliable avec une conquête ayant fait table rase du passé. Iosif Lazaridis est d’ailleurs cité sur la situation en Grèce, où les haplogroupes Y testés montrent qu’il n’y a pas eu le même remplacement qu’on a connu en Europe de l’Ouest. La question de l’Anatolie, où le mode de diffusion des langues indo-européennes de la branche anatolienne reste mystérieux (au point où les paléogénéticiens semblent chercher une origine pré-proto-indo-européenne au Sud du Caucase [5], sans grand succès, la barrière du Caucase en matière génétique semble avoir été assez largement hermétique). On peut aussi regretter la quasi-absence de référence au sous-continent indien, pourtant central dans la question indo-européenne.

On peut aussi regretter certaines inexactitudes, comme la population maximale des sites de peuplement de la culture de Cucuteni-Trypillia, indiqués comme ayant pu abriter « jusqu’à 15 000 individus », alors que le site de Maydanets aurait pu abriter jusqu’à 45 000 individus (même si cette question reste très débattue), et que la vision que l’on doive avoir de cette

culture se trouve modifiée depuis la découverte ces dernières années de mégastructures. C’est d’autant plus regrettable, que contrairement à ce qui avait été indiqué en 2015, les Yamnayas possède un héritage génétique issu des Néolithiques Européens [6], dont l’origine exacte reste à déterminer, mais dont une part pourrait justement venir des populations de la culture Cucuteni-Trypillia (dont l’influence sur certaines populations des Steppes a été établie par l’archéologie). Il reste encore bien du chemin avant de pouvoir affirmer que « nous venons en droite ligne de sanguinaires conquérants ».

 


[1] Green et al. (2010) « A Draft Sequence of the Neandertal Genome », Science, 7 May 2010: Vol. 328 no. 5979 pp. 710-722 ; DOI: 10.1126/science.1188021

[2] Haak et al. (2015). « Massive migration from the steppe was a source for Indo-European languages in Europe ». Nature. 522 (7555): 207–211. arXiv:1502.02783. Bibcode:2015Natur.522..207H. bioRxiv 013433. doi:10.1038/nature14317. PMC 5048219. PMID 25731166.

[3] I. Olalde et al., « The Beaker phenomenon and the genomic transformation of northwest Europe » nature.com, 555, pages 190–196, 8 mars 2018 et  I. Olalde et al. « The genomic history of the Iberian Peninsula over the past 8000 years » Science, 15 Mars 2019: Vol. 363, Issue 6432, pp. 1230-1234

[4] Lanting, J.N. and J.D. van der Waals, (1976), "Beaker culture relations in the Lower Rhine Basin" in Lanting et al. (eds.) Glockenbechersimposion Oberried (Bussum-Haarlem: Uniehoek n.v. 1974).

[5] Wang, C., Reinhold, S., Kalmykov, A. et al. Ancient human genome-wide data from a 3000-year interval in the Caucasus corresponds with eco-geographic regions. Nat Commun 10, 590 (2019) doi:10.1038/s41467-018-08220-8

[6] Wang, C., Reinhold, S., Kalmykov, A. et al. Ancient human genome-wide data from a 3000-year interval in the Caucasus corresponds with eco-geographic regions. Nat Commun 10, 590 (2019) doi:10.1038/s41467-018-08220-8 

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